La révolution Libanaise et George Sand : La clef de L’impasse?

“Une révolution est acceptable que lorsque celle-ci est terminé,” dit Freud en 1918 au sujet de la révolution bolchévique. Tel avertissement pourtant fait écho au Liban, où le peuple a récemment entamé le cinquantième jour de révolte.

Que faire maintenant ? C’est la question que se pose les libanais, qui n’arrivent toujours pas à inciter sa classe politique à former un gouvernement voulu technocrate. Une solution à cette impasse est pourtant pressante. Economie glissante vers faillite totale. Violence entre protestataire et police. Inondation de rues et d’autoroutes. Même, des cas de suicide.

Quel aide pourrait offrir la France ? Aucune, serait le consensus parmi les révolutionnaires libanais, qui se sont habitués au dégâts des interventions étrangères dans leur pays au moins depuis 1860. Mais si la politique étrangère de la France ne peut délivrer les libanais de leur mal, ceux-ci pourraient faire usage de son patrimoine culturel.

Ce n’est pas un hasard qu’il y a eu lieu, à Beyrouth, une discussion publique sur le lien entre la Révolution Française et celle du pays : la majorité de la population parle la langue, et un grand nombre d’entre eux ont passé un baccalauréat figurant des révolutionnaires français ; Jeanne d’Arc à Jean-Paul Sartre.

C’est au sein de cette recherche d’un parallélisme que je propose George Sand, un choix surement surprenant du fait que l’écrivaine du XIXème siècle est connue pour ses romans épistolaires et ses correspondances plutôt que des traités politiques.

Déjà quand le groupe civil Vous Puez pria cette semaine ses compatriotes de descendre dans les rues plutôt que de rester chez soi, je me suis rappeler d’une des correspondances de Sand, dans laquelle elle se plaint :

“Voilà la France ! le peuple le sait, cela lui est indifférent. Que voulez-vous qu’on dise aux pouvoirs pour les faire rougir ? Que voulez-vous qu’on dise aux opprimés pour les réveiller ? Il faudrait pouvoir écrire avec le sang de son cœur et la bile de son foie, le tout pour faire plus de mal encore ; car il est des heures où l’homme est comme un somnambule qui court sur les toits. Si on crie pour l’avertir, on le fait tomber un peu plus vite.”

Il faut se rappeler le contexte de cette lettre. Nous sommes à Paris, en 1848, au sein d’une vague d’émeutes populaires qui frappent l’Europe – d’ailleurs le terme Printemps Arabe vient d’ici. George Sand s’est vite ralliée à la cause républicaine ; elle est devenue même le porte-parole du camp Lamartine, rédigeant leur bulletin officiel aux révolutionnaires.

Mais le lien entre 1848 et 2019, la France et le Liban, ne se trouve pas au début de l’engagement militant de George Sand mais dans ses derniers jours, dans la désillusion qu’elle éprouva plus tard ; une perte d’espoir que beaucoup de libanais commencent à ressentir. Comment s’est déroulé l’itinéraire politique de l’écrivaine française ?

C’est avant tout la violence progressive de la révolution qui a mis en question le militarisme de celle-ci. “J’espère que tu dors sur les deux oreilles,” elle dit dans une de ses correspondances. “On dit à la mobile que la banlieue pille ; à la banlieue, que les communistes font des barricades.”

Ce commentaire aurait bien été répété par certains libanais qui ne joignent plus leurs compatriotes dans les rues de Beyrouth ou de Tyr, surtout après des cas d’intimidation de la part des supporteurs du Hezbollah.

Mais au-delà de la violence apparente, c’est peut-être une forme de violence plus abstraite qui prive le front populaire d’une unité totale – une violence idéologique au fond. Le dilemme auquel fait face le peuple libanais serait le suivant : faudrait-il continuer à agir au-dessous du système politique en place, bien que corrompu, ou faudrait-il s’en débarrasser complètement ?

C’est cette question qui est au centre de l’itinéraire politique de George Sand. “Comment croire à une république qui tue ses prolétaires ?” dit-elle après l’écrasement de l’émeute ouvrière du mois de juin, 1848. Ce massacre bouleversa tant l’écrivaine qu’elle quitta Paris brusquement.

Cette fuite la pousse à devenir plus tard la Dame de Nohant que nous connaissons tous aujourd’hui ; la George Sand des romans épistolaires et correspondances ; des œuvres se déroulant “à distance” justement parce que l’écrivaine avait renoncé sa passion pour l’action directe. “Savez-vous que je n’ose plus écrire à mes amis,” dit-elle en confidence, “que je n’ose plus parler à ceux qui sont près de moi, dans la crainte de détruire les dernières illusions qui les soutiennent ?”

Evidemment, ceux qui lisent George Sand connaissent bien les aspects politiques de ses œuvres intimes. Mais que peuvent les libanais retenir de sa rupture avec l’action directe ? L’impasse auquel le pays fait face serait lié à sa déception et aux questions philosophiques qu’elle s’est posée tout au long de son engagement.

Peut-être les libanais aujourd’hui devraient aussi se poser des questions, plutôt que d’attendre des réponses. Bien que le terme de révolution est usé habituellement sur les réseaux sociaux, les libanais doivent assumer le sens complet de ce mot. Jusqu’à maintenant, les demandes populaires s’inscrivent plutôt dans une revendication réformiste que révolutionnaire.

Mais comment croire à une république qui tue ses prolétaires ? Après cinquante jours, il est temps de se posé tel question fondamentale. Le front libanais sera uni que lorsqu’il choisira une voix unique, un choix que George Sand avait assumé. Toute solution politique ou populaire, constitutionnelle ou improvisée, au sein des institutions ou dans les rues, devra prendre en compte la question de la légitimité da la république libanaise, ou bien, si tel serait le verdict, sa non-légitimité.

Rayyan Dabbous