Sommes-nous de retour à Howards end ?

Pour nous changer un peu de l’âpre actualité, si hypnotique et si sidérante qu’on en oublie de penser le long terme, j’aimerais discuter d’une œuvre littéraire qui m’a beaucoup touché. Cette composition romanesque semble beaucoup dater en ces jours d’instantanéité électronique mais, à mes yeux, elle reste toujours une vive source d’éveil intellectuel sur le monde d’aujourd’hui, où les possessions respectives définissent le statut de chacun.

J’évoquerai donc ici le cruel et doux récit d’Edward Morgan Forster, « Retour à Howards end ». Tout le monde se souvient de son adaptation éthérée au cinéma par James Ivory, un américain plus britannique qu’un quelconque aristocrate anglais. En outre, il faut aussi compter désormais avec une onctueuse adaptation en minisérie télévisée produite par la majestueuse BBC et réalisée par Kenneth Lonergan.

La lecture de l’ouvrage (à compléter impérativement par le visionnage des vidéogrammes, pour une fois pleinement réussis, autant que complémentaires…) est une vraie merveille que n’aurait pas reniée Marx ou tout autre vrai penseur scientifique de l’économie réelle – Laquelle n’est jamais que l’art de dominer le système de production afin de ne pas partager ce qui appartient à tout le monde…
Cependant, on pourrait croire au premier essai de « survol » que ledit récit est une ode sirupeuse à la Gentry, cette aristocratie terrienne autant que d’affaires : cette « nouvelle » caste d’entrepreneurs est apparue au début du XVIIIe siècle, avant de mener l’Angleterre (et l’Europe occidentale) à la Révolution industrielle et de permettre l’avènement de l’Empire britannique, le plus vaste dominion de l’Histoire mondiale.
Néanmoins, au bout d’un petit moment, on se rend compte que c’est au contraire une critique féroce des « élites » reconnues, une fois qu’elles se sont retrouvées bien installées à la fin de la prétendue « Belle Époque » :
Tout d’abord, le roman attaque simplement de façon assez classique les milieux hypocrites composés d’affairistes, incapables de la moindre commisération, mais, ensuite, il étudie surtout comment se déroulent aussi bien l’irrésistible ascension sociale de ces dynasties marchandes que leur inéluctable décadence. Naturellement, cette lente évolution se fait au regard impassible du temps long de l’Histoire et de sa cruauté narquoise…
Ainsi quand on parle du milieu dominant, on doit d’ailleurs préciser qu’il n’y en a pas un seul mais bien deux, sensiblement distincts (quand bien même, ils se retrouvent toujours liés par leurs convergences financières) : la première faction, la vieille bourgeoisie engoncée dans ses certitudes passéistes, et une autre, toute nouvelle, qui se croit « ouverte » au monde « moderne ».

En vérité, toutes les deux se trompent tout autant sur leur bon droit à guider la marche de la « vraie civilisation » puisqu’elles oppriment presque pareillement le pauvre Leonard Bast (et sans vraiment l’assumer, surtout pour le deuxième microcosme, prétendument plus « moderne » au premier abord…) : ce personnage central malgré son relatif retrait formel se révèle un homme doux, bon, honorable, respectable, délicat et cultivé ; cet individu trop sensible, isolé parmi la multitude des dominés dans la machine productiviste qui l’environne, le pressure et l’étouffe, a déjà été rejeté dans l’indigence par sa propre famille à peine sortie du prolétariat – Même les pauvres, en bons parvenus, sont sans pitié à l’encontre des plus humains d’entre eux.
Lui, l’humble écrasé, retourne fissa à cette odieuse misère sociale qui broie les petites gens car il a osé aimer une fille de « petite vertu », sans l’outrager toutefois puisque tout est absolument sincère en lui ; ledit paria par injustice familiale a de l’honneur véritable, lui qui a tenu sa parole de « gentleman » en convolant malgré les viles divergences d’intérêt. L’exploité malgré lui paye un prix exorbitant pour avoir rigoureusement suivi un authentique code moral, contrairement au grand bourgeois de ladite Gentry, Henri Wilcox, un menteur aussi compassé que compulsif et qui a jadis connu « bibliquement » la même jeune femme – Laquelle s’était d’antan « égarée » dans ladite débauche par pure nécessité pécuniaire ; il lui fallait survivre malgré l’opprobre.
Oui… Léonard Bast l’a épousée parce qu’il lui avait simplement promis : voilà bien un crime impardonnable…
Ses propres parents, soucieux du poisseux « qu’en dira-t-on », cet odieux prix de leur future ascension sociale (longuement escomptée), l’écrasèrent donc brutalement et le renièrent sans délai – Mécaniquement, à son tour mimétique, la collectivité ignora alors son attrait pour la culture et l’art : en conséquence, le condamné officieux n’était désormais plus qu’une énième bête de somme dans la masse des invisibles.
Ainsi, aux yeux des clones tirés à quatre épingles qui se prétendent des « honnêtes gens » avec morgue, on ne saurait être à la fois pauvre et avoir accès à la reconnaissance sociale et au savoir. Par principe odieux, les serfs sont perçus comme intrinsèquement incultes et irrécupérables par une quelconque éducation ; au contraire de ces préjugés trop largement partagés, Léonard Bast a une connaissance encyclopédique délicatement empreinte de subtilité poétique et des manières aimables à en être exemplaires ; ses employeurs temporaires à l’excès et ses semblables serviles ne les remarquent même plus par commodité civile (en fait, très incivile envers le pauvre bougre…).
En effet, la culture lui est prestement interdite par les préceptes de l’ordre établi, on lui ravit donc ce droit avec indifférence.

Selon l’éthique sociale en place, ce penchant pour la civilisation en marche vers le « progrès » est supposé être naturellement réservé à la toute nouvelle bourgeoisie d’alors : celle des Schlegel, des immigrés « récents » qui devaient sans doute être pauvres, il y a encore deux ou trois générations – c’est sous-entendu plus qu’explicité. Ces doux nouveaux riches en habits d’élégants parvenus semblent inventifs et bouffis de connaissances « modernes », contrairement aux Wilcox, assurés de leurs antiques certitudes toutes confites de mornes traditions.
De leur côté guindé, les Wilcox, ces vaniteux hobereaux de l’époque édouardienne, sont héritiers d’une très grande fortune autant en liquidités qu’en relations (le pouvoir politique compte au moins autant que le menu saint-frusquin…).
À la veille de la Der des Ders, les Wilcox trônent donc encore, avec un immense orgueil teinté de condescendance, en haut de la pyramide sociale mais ces prétentieux (entrés en obsolescence ethnologique depuis peu) s’apprêtent inconsciemment à laisser la place aux Schlegel, si dynamiques et si « progressistes », en apparence tout du moins…
Bien sûr, tout ceci n’est qu’une vaine illusion due à l’immédiateté impérieuse du temps présent car les Wilcox furent tantôt à coup sûr comme les Schlegel : c’était trois ou quatre générations plus tôt quand la grande noblesse terrienne les dominait encore, avant de sombrer doucement dans les oubliettes du ballet social en son apparat creux. À terme, la roue du changement inexorable tourne pour tout le monde, y compris pour les clans les plus puissants.
De même, les Schlegel finiront inévitablement comme les Wilcox, avec un apogée social du milieu jusqu’à la fin du siècle qui vient, avant de connaître logiquement à leur tour un lent et fatidique déclin. Subrepticement, les futurs aristocrates seront ensuite remplacés par d’autres nobliaux arrogants tout aussi temporaires – Un siècle de règne ne figure pas l’éternité.
Ainsi, Schumpeter et Marx sont déjà dans l’ombre de Forster. Dans ce contexte de renouvellement continuel et absurde des dominants sur le long cours, les « gagnants » ne le sont vraiment que dans le présent le plus brut ; au final, tout corps social au sommet du pouvoir est destiné à la ruine puis à l’oubli.

Néanmoins, ce présent itératif n’est certainement pas le même pour tous les individus :

Par contrainte sociale, les Bast subissent une vie misérable à en être abjecte et ne seront sauvés par leur dignité en aucune façon, bien au contraire… En définitive, pour le couple désespéré, même leur amour puissant se perdra dans le dépérissement et le sordide de la « dèche » absolue, jusque dans la maladie.
Loin d’être excusable par vile complaisance, le naufrage révoltant des nécessiteux n’est pas du ressort de la fatalité car il ne s’agit que d’une pure mécanique collective – Un minimum d’humanité de la part des « élites » aurait pu éviter cette infamie sans leur causer la moindre perte d’influence ou de richesse. L’égoïsme des riches les rend tout aussi coupables qu’aveugles…
Les Bast, ces éternels vaincus, ont beau comprendre mieux que quiconque en quoi la culture et la civilité subliment le monde rude et immonde qui nous entoure, ils n’auront pas le droit à une quelconque rédemption. Pour leur malheur, si l’argent est un néant en soi, il n’y a jamais que lui qui compte en l’instant dans le vrai monde. Comme disait Keynes, faire circuler la monnaie transforme le pain en pain jusqu’à ce qu’il devienne pierre mais il en faut bien un peu pour se nourrir dans l’immédiateté organique.
Échoué dans l’indigence totale sans possibilité d’en réchapper, Leonard Bast va jusqu’à vendre ses livres précieusement chéris pour une misère indigne afin de profiter brièvement d’un maigre repas avec sa compagne, tout aussi décharnée que leur menue pitance.
Oui…, il faut bien manger son pain quotidien et on a si faim à en avaler des cailloux quand on n’a pas un kopeck en poche. Voilà la vraie violence de la monnaie, elle s’abat sans délai sur tous ceux qui en manquent, tandis que ceux qui en possèdent tant feignent d’ignorer le drame du quotidien qui épuise les humbles et les plus faibles.
De coutume infâme, les insolubles problèmes d’argent ne semblent vulgaires qu’à ceux qui en ont beaucoup trop…

En toute logique, la fin sublimée de l’histoire racontée par Forster est pire que tout malgré son calme olympien en surface. Pendant un bref moment, on aurait pu espérer une réconciliation des trois classes par des unions charnelles – Lesquelles sont les seules qui demeurent absolues dans le réel matériel pour des créatures biologiques telles que nous, les « homo sapiens » : par définition, trop fragiles et périssables pour pouvoir prétendre être comme des dieux.
Là encore, ce n’est qu’une navrante illusion : l’union attendue entre la bourgeoisie déjà ancienne à en être mourante et la nouvelle « débordante de joyeuse vitalité » est dépourvue de descendance authentique – Malgré l’indéfectible attachement entre le patriarche Henry Wilcox et la « féministe » Margareth Schlegel (l’aînée magnifiée de sa fratrie « libertaire »), on devine vite que l’argent à foison stérilise leur relation intime.
De fait, les misérables bisbilles et le silence de plomb autour de l’héritage de la demeure familiale (légalement détenue d’antan par la première Madame Wilcox, qui voulait la léguer à son amie Margareth Schlegel) n’ont que le parfum âcre du trépas, dernier tabou et ultime destinée pour chacun. Être riche ne rend certes pas immortel…
Pour ce qui est d’Helen Schlegel (la cadette aventurière et « gauchiste des beaux quartiers », déjà…) et de Leonard Bast, ils ont bien un enfant adultérin : celui-ci est évidemment conçu en dehors des conventions rigides et impérieuses de l’époque, celles du mariage de convenance. L’enfant, insouciant à dessein, y perdra son père, bientôt assassiné par Charles, fils aîné des Wilcox, pour défendre les vaines « valeurs morales » de l’Ère victorienne – Lesquelles sont déjà entrées en désuétude voire en voie de disparition.
La « modernité » est ainsi enfantée dans la douleur, elle-même suscitée par le crime…

Sur ce point précis, le « progrès » économique (induit par les classes marchandes et dominantes) est bel et bien révolutionnaire selon l’approche marxiste mais seulement au sens où il pulvérise les traditions patriarcales les plus communes : cela se produit sans que ce soit la marque d’une quelconque entreprise volontaire ; en effet, la machine capitaliste broie toujours les usages séculaires quand ils lui sont contraires et peu importe que tout lien social ancestral qui structurait solidairement toute la communauté se délite par la suite.
Néanmoins, le prix humain à accepter est terrible car la vieille société tente tout de même de freiner cette inéluctable libération ; pour cette caste finissante, il s’agit de maintenir son emprise sur ses semblables plus démunis, dans le temps social qui ne se définit jamais qu’au présent : « Après nous, le déluge ! ».
Le moyen de coercition se manifeste par l’opprobre et le discrédit. En raison de cette philosophie odieuse, le pauvre Leonard Bast (irrémédiable esclave qui ne sait même pas qu’il est père…) est éradiqué de façon barbare et brutale par Charles, le fameux fils aîné d’Henri Wilcox ; le meurtre est perpétré au moment où le paria, frêle autant qu’ingénu, apprend sa paternité par surprise – Charles, le « gentilhomme », une outre de grossièreté confite et sauvage, n’est qu’une caricature de la dernière génération qui clôture sans gloire toute vieille dynastie en sa décadence ultime.
Bouffi de mépris, d’arrogance et de bêtise, il chute dans la sauvagerie assassine et se retrouve à n’être plus rien pour sa propre caste et donc pour toute la communauté. Pour son « infortune » de gosse de riche, les « puissantes » relations de son père vont s’avérer usées jusqu’à la corde car les temps et les usages ont déjà commencé à changer…
L’arrogant dandy finit donc en prison, comme tant d’autres membres des classes nobiliaires déchues avaient tantôt fini guillotinés, bien avant l’avènement de ladite dynastie Wilcox.
Son frère cadet, Paul Wilcox, entaché par la honte fratricide, s’en sort avec à peine plus de confort en allant guerroyer vainement contre les peuples colonisés de l’Empire britannique, alors en bout de course ; ces derniers rebelles ne sont d’ailleurs que d’autres esclaves en puissance, bien éloignés de la conscience du lecteur.
De son côté, la belle Helen Schlegel enfante enfin un futur petit-bourgeois, apparemment très sympathique. C’est un menu bambin, encore tout poupon et charmant, qui oubliera sans doute vite ses origines prolétariennes du côté de Leonard Bast, son père.
C’est d’ailleurs pareil de tout côté « dynastique » en réalité. Pour preuve si élémentaire, on n’a qu’à remonter en arrière un petit peu pour qu’il en soit de même pour tous : l’antique noblesse, les Wilcox, les Schlegel et ceux qui suivront. Vues par le cynisme des historiens, les généalogies brillantes sont seulement de vaines gloires.
À la fin de l’adaptation en série télévisée par Kenneth Lonergan, tous les survivants semblent enfin réconciliés en un cadre champêtre sous une symphonie pastorale empreinte de douceur et de délicatesse. Cependant, quand arrive le générique final, on entend un léger tonnerre. On devine l’allusion discrète au conflit qui vient, la Première Guerre mondiale. La catastrophe n’est pas vraiment mentionnée mais plutôt ressentie. Les déjà vieux Wilcox, toujours britanniques, et les encore jeunes Schlegel, plus tout à fait allemands, ne resteront pas unis longtemps. Tout s’écroulera et la fraternité feinte se noiera dans un bain de sang mais personne ne le sait encore…

Vanitas vanitatis : vanité, tout n’est que vanité !
Le constat désenchanté est aussi bien étayé dans le domaine de la réussite économique que dans ceux de la libération des mœurs ou de la lutte des classes. L’amour sincère a beau véritablement existé entre les différents individus (et même par-delà leurs rangs sociaux respectifs), il ne les sauve pas car l’affection la plus profonde passe toujours après la cupidité ordinaire, cette réification passionnée de la mort.
En constat amer, le destin de l’Humanité tout entière n’est qu’un vaste champ de ruine, connaître l’Histoire éternellement recommencée ne sert à rien contre cela…
Déprimés par le spectacle produit par tant d’injustices et d’absurdités, il nous reste seulement le doux plaisir de nous conter l’aventure des disparus comme si c’était un mielleux conte de fées, avant d’aller calmement nous endormir. Au moins, cela nous aidera à mieux rêver, sans trop cauchemarder à cause d’avoir trop voulu soucier de l’âpre quotidienneté, entre autres misérables petits malheurs. Décidément, le malheur est tristement banal : la maxime latine « Carpe diem », empreinte d’hédonisme naïf, ne sert juste qu’en douce épigramme de nos tombeaux.
D’autres nostalgiques insouciants, après nous, conteront peut-être aussi le cours sinueux de nos vies desséchées et révolues.
Eux aussi pourront alors sagement profiter de jolis songes aux couleurs sépia et aux goûts sucrés avant de subir de douloureux réveils en gueule de bois…

Contrairement au passé inhumain, la réalité cauchemardesque du temps présent n’a jamais fait rêver personne.
Aujourd’hui comme hier et jusqu’à demain, Morphée est fatigué…

Allons vite nous coucher !

Texte de Patrice Leroux alias Fenrir