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Une paire de lunettes de Gandhi vendue 288 000 euros

La vertu aux enchères, une chronique de Patrice Leroux.

Une paire de lunettes ayant appartenu au Mahatma Gandhi a été vendue 288.000 euros, a annoncé la maison d’enchères britannique East Bristol Auctions en postant une vidéo de la vente réalisée vendredi soir.

Initialement estimée entre 11 000 et 17 000 euros, cette paire de lunettes de vue avait été offerte à l’oncle du vendeur « en remerciement pour une bonne action ».


Il était un saint qui incarnait la vertu.
Issu de l’élite d’entre toutes les castes,
L’homme était ouvert à ceux qui ont tout perdu.
Esprit bienveillant, son ambition restait chaste.

L’argent lui paraissait second, après l’amour.
L’avarice était dernière, la piété première.
Quelle que soit votre foi, il charmait sans détour,
Par sa patience, sa sagesse et sa joie altière.

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Il s’en est allé, assassiné par un sot.
Lequel croyait aux mêmes dieux mais pas en son âme.
Sanctifié puis oublié, il meurt de nouveau.

Ce jour, ses reliques sont vendues pour des millions.
Lourdes s’enquiert de l’affaire, on achète le rachat.
Ils ont ses lunettes, ils n’auront pas sa vision.

Tout se vend, tout s’achète ; tout se vaut, donc rien ne vaut. À la fin de la ruée boutiquière, le plus offrant remporte un lot plein de vide.
Telle est l’ère du commerce triomphant, où même le fameux graffeur Bansky ne peut lutter contre la survalorisation d’une de ses toiles en la déchiquetant joyeusement en direct chez les rapaces de Sotheby’s, parce que le spectacle décadent en fait d’autant plus monter les enchères…
Tristesse de la richesse acquise en vain : l’ironie bravache et potache ne fait plus rire quand les idiots fortunés qui mènent la danse du monde se prennent trop au sérieux. Comme disait De Gaulle, bouffi de rage à leur encontre : « Ils sont possédés par ce qu’ils possèdent. »
Désormais, voici les humbles reliques de Gandhi happées à leur tour par la frénésie des marchandages haussiers. Cette nouveauté vénielle ne leur accorde nullement une grande valeur en soi, puisque leur splendeur symbolique est d’un tout autre ordre.
Ici le matériel reflète le spirituel et non l’inverse.

Voici un lieu commun…, trop commun aujourd’hui encore : les religions et le commerce font de bien mauvais mariages et quand il s’agit d’œcuménisme avaricieux par-delà la bêtise fanatique, cela donne des enfants bien laids en aspect comme en esprit.
Le Mahatma, qui avait pourtant toujours refusé ce titre ronflant trop proche de la béatification, n’aurait eu que mépris pour cette cascade de liquidités monétaires. Le Niagara du lucre est un torrent de boue qui souille tout. Les requins de la finance s’y jettent, y frayent et y frétillent de la queue entre les ors durs.
L’imagerie est peut-être éculée mais elle est malheureusement toujours d’actualité. De fait, le saint-frusquin est leur unique idole.

Malgré leur présence envahissante avec le capitalisme global à marche forcée, la mesure frugale de Gandhi balaye ces vaines extravagances.
D’ordinaire, la chose entendue fait rire les cyniques aux petits pieds mais elle est sincère et humaine jusqu’à l’absolu. L’homme féru de simplicité et de piété, n’espérait que la coopération et la paix entre les hommes : et si possible, obtenir le dépassement des conflits communautaires et religieux qui étaient propices aux massacres.
Les guerres ethniques dévorent tout : l’Inde, si riche par sa culture et ses mines diamantifères à foison, en avait tant souffert lors de sa partition, suite à la décolonisation ratée lors de la mort de l’Empire britannique – un énorme machin géopolitique, terrassé par une fatigue extrême comme tant d’autres dominions à travers l’Histoire, cette course insensée vers nulle part.
Enfin libre de toute tutelle, la nouvelle République indienne, démocratique et laïque selon la volonté pacificatrice du Guide, était déjà totalement ruinée par la division interne et externe.

De coutume, la haine de son prochain encourage la convoitise de ses biens, même s’ils s’avèrent essentiels à sa survie ou au salut commun.
Quand il n’y a plus de commisération entre les êtres humains, seule demeure l’approche comptable pour évaluer l’univers en son entièreté. Tout jauger par l’argent, c’est tout salir et c’est être soi-même très sale.
Présentement, cette odieuse enchère équivaut à prostituer la vertu. Ici-bas (et bien bas…), ce mal semble universel et corrompt tout élément empreint de quelque beauté.
Au Japon, pareillement, la « précieuse » virginité des « Maiko(s) », les jeunes Geishas, était jadis cédée aux plus riches clients, lors d’un cérémonial aussi grandiloquent qu’immonde.
Fort heureusement en « notre temps éclairé », il paraît que ces pratiques n’ont plus court et que les charmantes demoiselles n’officient plus que comme artistes professionnelles lors de soirées « mondaines et culturelles », bien loin des antiques arrangements bassement pécuniaires ; cependant, il y a toujours de riches clients…

Mais, quels que soient le lieu et l’époque, lors des viles enchères, les vendeurs et l’acheteur ne sauraient comprendre la fragilité de ce qui importe vraiment ; pour eux, le sujet du commerce n’est qu’un objet inanimé – Lequel, par définition, n’a pas d’âme, comme cette pratique marchande instituée à leur image de robots mercantilistes ; ces androïdes ne sont mus que par le désir morbide d’accumuler toujours plus pour n’en rien faire.
Le capitalisme ne crée rien, il amasse.

Justicier et judicieux, Jésus chassait les marchands du temple à coups de fouet ; Gandhi, plus calme, les ignoraient avec un mépris aristocratique, alors qu’il était lui-même issu d’une très vieille caste de marchands, convertis comme conseillers économiques d’un Rajah richissime.
En quelque sorte, Gandhi était un révolutionnaire contre les siens, abêtis par l’orgueil d’être nés pour rien et par la colère sans but, c’est-à-dire dirigée contre les faibles, ces proies faciles à vaincre dans la gloriole ; le chantre de la liberté des dominés chamboulait l’ordre carnassier établi, il était d’une puissance sans pareil sous son masque d’agneau paisible.
Et certains agneaux se font bergers gentiment mordeurs contre les loups…

Les révolutions de la sagesse sont d’abord affaire d’esprit ; le « monde des affaires » ne saurait donc jamais le comprendre.
Un comptable calcule, il ne pense pas. Pour lui, « Tout » signifie littéralement « Rien ».

Pour reprendre Gandhi lui-même sur le sujet de l’esbroufe spéculative :

« Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l’homme, mais pas assez pour assouvir son avidité. »

Méditons avec une vénération empreinte de scepticisme modeste sur la vacuité des choses à la suite du penseur défunt, apôtre du pacifisme et du végétarisme.
Pour ce faire, il faut d’abord lire cette triste histoire de vulgarité numéraire à propos des frêles lunettes de Gandhi (une sale affaire magouillée derrière son pauvre dos de saint homme) – Laquelle est sobrement narrée sur Le Monde en version numérique.
Ensuite il nous suffira de respirer un peu, de flâner longuement durant une promenade en plein air loin des hideuses galeries marchandes, puis de rêver avec simplicité à un monde meilleur comme le Mahatma, ou du moins tenter de l’imiter avec humilité :

À lire, donc, avec ou sans paire de lunettes :

Par Patrice Leroux

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